Éditorial : Le rêve brisé d’une République
Depuis le frémissement de la liberté sous la plume de Toussaint Louverture en 1801, jusqu’au cri de dignité de Jean-Jacques Dessalines en 1805, Haïti s’est voulue République. Non pas une simple organisation politique, mais un souffle, une promesse : celle d’un peuple arraché à l’esclavage qui décidait, pour la première fois dans l’histoire du monde, de se gouverner lui-même. Haïti n’a jamais été une fédération d’États, encore moins une mosaïque de gouvernorats soumis à une tutelle étrangère. Elle est née d’un idéal unitaire, d’une République indivisible et fière, gravée dans le sang de ses héros et dans les sillons de ses montagnes.
Pourtant, aujourd’hui, certains veulent trahir ce serment ancestral.
Il est des intellectuels, des politiciens, qui, au nom de l’efficacité ou d’un modernisme mal digéré, rêvent d’effacer ce que nos ancêtres ont écrit avec leurs os. Ils imaginent une Haïti segmentée, gouvernée non plus par des représentants du peuple, mais par des gouverneurs nommés instruments muets d’une volonté étrangère ou oligarchique. Ils parlent de stabilité comme on parle d’un prix à payer, oubliant que la paix sans justice n’est qu’une autre forme de servitude.
Il faut relire nos constitutions pour comprendre ce que nous risquons de perdre. Celle de 1801, portée par Louverture, proclamait l’égalité de tous les hommes sur cette terre brûlée par l’Histoire. Celle de 1805, conçue par Dessalines, affirmait haut et fort que jamais un blanc ne pourrait posséder de terres ici, non par haine, mais pour empêcher le retour du joug. Ces textes fondateurs ne sont pas parfaits, mais ils disent notre volonté farouche d’être libres et souverains.
Puis il y eut la longue errance, les coups d’État, les dictatures, mais toujours, en 1987, le peuple est revenu à l’essentiel. La Constitution de 1987 est un cri de douleur et d’espérance. Elle proclame encore une fois la République, indivisible, démocratique, laïque. Elle reconnaît le droit de chaque citoyen à la parole, à la dignité, à l’avenir.
Et maintenant, on nous parle de réformes. De “révisions constitutionnelles”. Mais que cachent-elles vraiment, ces révisions ? Une centralisation plus grande ? Une dilution de la souveraineté populaire ? Une mainmise silencieuse d’intérêts obscurs ?
À ceux qui veulent faire d’Haïti un terrain d’expérimentation ou un protectorat déguisé, nous disons ceci : notre République n’est pas à vendre. Elle est notre mémoire, notre combat, notre âme. Elle vacille, oui. Elle saigne, c’est vrai. Mais elle vit encore, dans les cœurs de ceux qui croient que la dignité d’un peuple ne se négocie pas dans les couloirs feutrés des ambassades.
Haïti ne sera jamais un pays de gouverneurs. Elle est et restera la terre des citoyens. La terre de la Liberté.
Et s’il nous faut pleurer aujourd’hui, que ce soit non de résignation, mais de douleur pure, pour réveiller ce peuple trop souvent trahi. Car même dans la mélancolie, il y a une force. Celle du souvenir. Celle de la promesse.La République est un deuil que nous portons fièrement. Mais elle est aussi une promesse que nous ne trahirons jamais.
Robinson Jerome Haiti
